Damien Abad, le nouveau visage de l’ancien monde

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À 40 ans, Damien Abad, député LR de l’Ain et président de son groupe à l’Assemblée, est le premier à avoir tiré sur un gouvernement ébranlé par la crise sanitaire. Cet ambitieux a su naviguer en liberté au sein de la droite. Quitte à se voir reprocher un manque de fidélité.

« 40 ans en quarantaine ! » Damien Abad préfère en rire. Le 5 avril, il a fêté son anniversaire à Oyonnax (Ain), sur la pelouse du petit immeuble où il habite avec sa compagne, infirmière à l’hôpital de la ville. Comme il faisait beau, ils ont préparé un barbecue et ont bu quelques verres avec un couple de voisins, chacun assis à un bout de la table, en respectant, précise-t-il, les gestes barrières. La « grosse fête », il la fera plus tard. Le président du groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale n’est pas du genre à se laisser abattre. Un peu plus tôt dans la journée, il était l’invité du « Grand rendez-vous » d’Europe 1 avec CNews et Les Echos. L’occasion de regretter que « le mot “déconfinement” ait été prononcé trop tôt » et de déplorer un « relâchement » de la discipline dans certains territoires.

Depuis le début de la crise, Damien Abad n’a pas quitté son domicile, mais on ne l’a jamais autant entendu. Il est partout, en poil à gratter d’un gouvernement sur le gril. Le 22 mars, il avait provoqué la stupeur en annonçant au Journal du dimanche la création d’une commission d’enquête parlementaire à l’automne, sévère coup de canif à l’ambiance d’union nationale qui prévalait jusqu’alors.

Dans un réflexe défensif, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, avait immédiatement réagi, provoquant la risée sur les réseaux sociaux : « Nous avons été, je crois, plutôt dans l’anticipation de ce qui s’est passé. » Le procès de l’incurie gouvernementale était désormais ouvert, poussant Emmanuel Macron et Edouard Philippe à se justifier, et le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, à mettre sur pied une mission d’information sur le coronavirus.

Un équilibriste de haut vol

Depuis sa pétaradante sortie, Damien Abad continue sans relâche à marteler critiques et propositions sur le manque de gel hydroalcoolique, les tests de dépistage, la question du port du masque généralisé, l’éventuel traçage, l’aide aux entreprises… Le 1er avril, il interpellait le premier ministre dans le cadre de la mission d’information. Avec une autoconsigne cette fois : rester mesuré pour éviter de passer pour un irresponsable ou, pire, un charognard.

Sur Franceinfo, un peu plus tard, le député de l’Ain saluait ainsi « un effort de vérité, de transparence » de la part du gouvernement. « Notre électorat est en faveur de l’union nationale, mais en même temps il ne veut pas qu’on mette la poussière sous le tapis, nous devons relayer les inquiétudes et les interrogations, nous explique-t-il au téléphone. Il faut dire les choses de façon équilibrée, avec fermeté, conviction, mais sans esprit polémique. » En dépit de son jeune âge et de son handicap – une maladie congénitale rare appelée arthrogrypose qui bloque les articulations et rend la marche difficile –, Damien Abad, est un équilibriste de haut vol.

Son péché mignon, les médias

Lorsque, en novembre dernier, il a été élu président du groupe LR à l’Assemblée nationale, en remplacement de Christian Jacob, propulsé à la tête du Parti Les Républicains, Damien Abad n’avait pas imaginé vivre pareille exposition. La semaine, il s’occupe de ses collègues députés, qu’il réunit tous les lundis en visioconférence. « Ils sont à chaque fois 80 à 90 sur les 104, c’est-à-dire plus nombreux que d’habitude en séance ! », se réjouit-il. Le travail ne manque pas : échange d’informations, coordination des prises de parole de parlementaires, inquiets et durement touchés par le Covid-19 (15 % des députés LR ont déjà été testés positifs et deux sont dans un état grave).

« On peut être élu par hasard, mais rarement réélu par hasard. C’est un bosseur, il est rigoureux, il travaille son terrain. » Christian Jacob, président des Républicains

A partir du vendredi, il se consacre à sa circonscription – réunion par vidéo interposée avec les chefs d’entreprise, discussions avec la préfecture, les structures de santé… Sans compter, bien sûr, son péché mignon, les médias, pour qui il est, depuis quelques années déjà, considéré comme un « bon client » : sympathique, souriant, clair et carré, toujours partant pour une interview au pied levé. Avec la crise du coronavirus, Damien Abad a bénéficié d’un alignement de planètes optimal. Le temps que Christian Jacob récupère de la fatigue due au Covid-19, contracté au début de l’épidémie, il s’est retrouvé le seul chef opérationnel à droite pour tenir le micro. Un micro qu’il n’a pas l’intention de lâcher.

Se rendre indispensable semble être depuis longtemps la ligne de conduite du député de l’Ain. A 40 ans, il a déjà occupé presque tous les mandats électifs. En 2008, il est élu conseiller municipal de Vauvert (Gard), puis député européen l’année suivante, à 29 ans. Il remporte ensuite un siège de conseiller régional de Rhône-Alpes en 2010, puis de député de l’Ain en 2012 avec 56,40 % des voix au second tour malgré la vague rose. Il sera réélu en 2017, en pleine marée Macron. Entre-temps, en 2015, il a gagné la présidence du conseil départemental. Et à 39 ans, donc, il décroche la présidence du groupe à ­l’Assemblée nationale. Un sans-faute, une efficacité redoutable.

Même Christian Jacob, qui ne le porte pas dans son cœur depuis que la jeune pousse a eu l’audace de se présenter contre lui à la présidence du groupe en 2017, le reconnaît : « On peut être élu par hasard, mais rarement réélu par hasard. C’est un bosseur, il est rigoureux, il travaille son terrain. »Sa collègue de Haute-Savoie, Virginie Duby-Muller, avec laquelle il a fondé les « cadets-Bourbon », un club de députés trentenaires, signataires en 2013 d’une tribune parue dans L’Opinion, prétendant incarner le renouveau à droite, loue sa simplicité : « Il n’est pas arrogant comme d’autres, il est accessible, proche des gens. » « Il est bon camarade, pas agressif, d’un abord facile », renchérit le député du Vaucluse Julien Aubert, autre membre du petit groupe. « Il a une présence, un talent d’orateur, il sait ce qu’il veut », salue pour sa part un vieux routier, l’ancien ministre du budget Eric Woerth.

Des parents qui ont voté François Mitterrand

Damien Abad est un élu qui a gravi les échelons à l’ancienne, étape après étape, mandat après mandat. Un de ces responsables politiques si peu « nouveau monde » qu’ils n’ont pas d’autre profession que les postes gagnés de haute lutte. « J’ai tout de même été deux ans maître de conférences à Sciences Po », corrige-t-il, histoire d’atténuer un peu le côté caricatural de son CV. Rien dans son univers familial ne laissait pourtant présager un engagement dans la vie publique.

« Mes parents étaient très jeunes quand ils m’ont eu et rien n’avait été diagnostiqué pendant la grossesse. Ça a été un vrai choc. » Damien Abad

Né en 1980, à Nîmes, dans une famille de la classe moyenne (mère assistante sociale, père issu d’une fratrie pauvre de sept enfants qui a démarré comme ouvrier à l’usine Perrier avant de finir directeur des ventes à la force du poignet), Damien Abad a passé son enfance en Camargue, où il a vécu jusqu’à ses 18 ans et dont il garde une pointe d’accent. Un foyer tranquille avec une sœur de huit ans de moins que lui, des vacances à Barcelonnette avec les grands-parents. Et des parents qui ont voté François Mitterrand en 1981, mais n’ont jamais parlé politique à la maison. A l’époque, c’est surtout le handicap de Damien qui les occupe et les préoccupe.

« Mes parents étaient très jeunes quand ils m’ont eu et rien n’avait été diagnostiqué pendant la grossesse. Ça a été un vrai choc, raconte l’élu de l’Ain. J’ai été immédiatement placé dans une pouponnière à Montpellier, ma mère a attendu quinze jours avant de pouvoir me voir. » On leur annonce que leur fils ne pourra peut-être jamais marcher, mais ils ne se découragent pas. Agé de quelques mois, l’enfant a déjà subi quatre opérations des mains et des pieds pour libérer ses coudes et ses genoux. Ses parents sont déterminés à lui faire vivre la vie la plus « classique »possible (il n’aime pas le mot « normale »).

Adhésion à l’UDF en 2007

L’école du village refuse de l’accueillir ? Il sera accepté dans celle de Vauvert et en garde d’excellents souvenirs. « Mes copains me portaient mon cartable, m’aidaient. J’ai tout fait avec eux, du ping-pong, du foot. »Ses parents le poussent à s’autonomiser au maximum. Aujourd’hui, Damien Abad peut faire presque tout, à part enfiler ses chaussettes, lacer ses chaussures, boutonner sa chemise ou sa veste, porter des choses volumineuses. Pour ces gestes indispensables du quotidien, il est aidé par un assistant fonctionnel qui l’accompagne à ­l’Assemblée nationale.

Quand il était petit, son père lui répétait souvent : « Comme tu ne pourras pas faire un métier manuel, il faut que tu sois bon à l’école. » Il décroche les meilleures notes. De son propre aveu, il est déjà « très compétitif : j’aimais les classements ». Il entre ensuite à Sciences Po Bordeaux, dont il sort major, avant d’être diplômé de l’IEP Paris. Il échoue deux fois au concours de l’ENA, mais le virus de la politique l’a saisi. A 15 ans, il fait un exposé sur Jacques Chirac et passe son temps, entre ses cours et ses séances de kiné, à regarder les débats politiques à la télévision. François Bayrou lui plaît, la présidentielle de 2007 fait office de déclic, il adhère finalement à l’UDF.

A l’autre bout de la France

Dès lors, il se donne à fond. Bien qu’un peu dans le désordre. Pour résumer, Damien Abad s’est beaucoup baladé. Au sens propre, comme au figuré. Géographiquement et politiquement. On a d’abord identifié sa présence aux législatives de 2007 dans les Yvelines sous l’étiquette Nouveau Centre, le parti créé par Hervé Morin après qu’il a quitté l’UDF de François Bayrou. Un échec : il recueille 3,17 % des voix. Un an plus tard, on le retrouve à l’autre bout de la France, dans son village de Vauvert, où il postule cette fois aux municipales. En 2009, il remonte du Gard, direction Rhône-Alpes, pour être numéro deux de la liste de droite aux élections européennes. On vous avait prévenu, ça circule vite avec Damien Abad, mieux vaut prendre des notes pour s’y retrouver.

« Je n’ai jamais été trahi comme ça dans ma vie. Je misais tout sur lui, je lui ai tout donné. J’ai arraché sa place aux européennes à Sarkozy à la sortie d’un conseil des ministres. » Hervé Morin, président des Centristes

Après avoir un temps pensé à s’installer à Lyon, il se fixe dans l’Ain : « Je n’y avais jamais mis les pieds, mais je n’allais pas faire la fine bouche. » Il y est resté. Mais pas sous la même bannière. Entre-temps, il est parti à l’UMP. L’ancien ministre de la défense, Hervé Morin, s’en souvient comme si c’était hier : « Je n’ai jamais été trahi comme ça dans ma vie. Je misais tout sur lui, je lui ai tout donné. J’ai arraché sa place aux européennes à Sarkozy à la sortie d’un conseil des ministres, je l’ai imposé dans l’Ain, ce qui m’a coûté les représailles de l’UMP et m’a fait perdre deux conseillers départementaux. Un jour, je déjeune avec Brice Hortefeux qui me dit : “Tu devrais te méfier de ton protégé, il est en train de passer chez nous”. Je n’en suis pas revenu. »

Laconique, Brice Hortefeux résume à sa façon : « Abad est un garçon qui a construit son parcours sans états d’âme. » L’intéressé insiste pour dire que ça n’a pas été aussi simple : « Je ne croyais pas à la candidature d’Hervé Morin à la présidentielle. Ça a été un vrai déchirement, j’en ai pleuré. »Nicolas Sarkozy est battu, lui gagne un siège au Palais-Bourbon. Il délaisse ensuite l’ancien président de la République pour soutenir Bruno Le Maire, dont il devient en 2016 porte-parole pour la campagne des primaires de la droite. « A cette époque je ne savais pas encore que Sarko allait se représenter, se justifie-t-il. Je cherchais quelque chose de nouveau. »

« Beaucoup me disaient que j’étais Macron compatible, mais j’ai préféré rester fidèle à mon parti et prendre mon bâton de pèlerin pour aider la droite à se reconstruire. » Damien Abad

Entre-temps, il s’était rapproché de Laurent Wauquiez en adhérant à son club, La droite sociale, qui fustigeait notamment la « fraude sociale » et l’« assistanat ». François Fillon gagne la primaire. Qu’à cela ne tienne, Abad devient son porte-parole, un poste qu’il occupera jusqu’à la fin de cette campagne cauchemardesque après la défection de ses camarades, à la suite du « Penelopegate ». « Je vais toujours jusqu’au bout des choses », explique-t-il. Sa façon à lui d’être fidèle.

Après la déroute de la droite au premier tour de la présidentielle, il s’en est fallu de peu pour qu’il ne tombe dans les bras d’Emmanuel Macron. Il faut le comprendre, c’était tentant : beaucoup de ses copains, de Bruno Le Maire à Franck Riester en passant par Gérald Darmanin avaient franchi le Rubicon. Il a finalement choisi de rester dans sa famille : « Beaucoup me disaient que j’étais Macron compatible, mais j’ai préféré rester fidèle à mon parti et prendre mon bâton de pèlerin pour aider la droite à se reconstruire. »

Aux dernières européennes, il soutient François-Xavier Bellamy bien qu’il soit, sur les questions de société, aux antipodes des positions de la tête de liste (Abad s’est ainsi abstenu sur le texte autorisant la PMA aux personnes de même sexe et met un point d’honneur à n’avoir jamais manifesté contre le mariage pour tous). Nommé vice-président des Républicains par Laurent Wauquiez, il tisse une alliance avec son binôme, l’ancien jeune frontiste Guillaume Peltier, avant de s’en s’éloigner. « Il n’y avait pas suffisamment de place pour leurs deux ambitions », décrypte Virginie Duby-Muller pour expliquer cette nouvelle brouille.

« Ma droite est une droite sociale et européenne, avec de la fermeté sur le plan régalien, et libérale sur le plan sociétal » Damien Abad

Le parcours sinusoïdal de Damien Abad pose question : de quel bois est-il véritablement fait ? Que pense-t-il au fond ? « Ce n’est pas un idéologue, il ne conceptualise pas, il n’a pas de réflexion propre », résume son copain Aubert. « Ma droite est une droite sociale et européenne, avec de la fermeté sur le plan régalien, et libérale sur le plan sociétal », répond l’intéressé. Toujours détendu, il assure : « Je n’appartiens à aucune écurie en particulier, c’est plutôt une force : je m’entends bien avec tout le monde. » Sauf que « tout le monde » n’est pas d’accord avec cette vision des choses.

Ses allégeances successives et ses zigzags ne lui ont pas apporté que des amis. « On a du mal à comprendre son histoire, il est difficile de savoir où il crèche », cingle le jeune député LR Aurélien Pradié pour qui « cette forme de plasticité a des allures d’opportunisme ». Nicolas Sarkozy n’a guère apprécié d’avoir été lâché par cet élu dont il avait repéré le talent. Hervé Morin a mis du temps à décolérer. « Il avait envie d’arriver vite », philosophe-t-il aujourd’hui. « Morin et Sarkozy restent des figures incontournables dans notre famille politique, c’est ennuyeux qu’ils se considèrent trahis par Damien », regrette Virginie Duby-Muller.

« Le fait qu’il ne s’entende pas avec Christian Jacob complique les relations avec le parti », note quant à lui Julien Aubert, qui se félicite néanmoins de son élection : « Il a mis du liant, de la communication. Il a modernisé le groupe, qui était dans le coma depuis huit ans. » « Je ne connais personne qui le déteste prodigieusement et personne qui ne l’adore profondément, il suscite une forme d’indifférence », nuance Aurélien Pradié.

Tempérament méthodique

Même ceux qui se méfient de lui reconnaissent son sens politique et sa capacité à labourer le terrain. Très présent dans sa circonscription, il a aussi fait montre d’un tempérament méthodique lors de l’élection pour la tête du groupe appelant un à un tous les députés pour les convaincre, éditant un fascicule avec ses propositions, distribuant des promesses contre des voix. Lors de son grand oral, il a évoqué son handicap. « Certains ont été touchés, ça en a agacé d’autres »,qui l’ont accusé d’avoir voulu attendrir les députés, se souvient Julien Aubert.

Damien Abad admet volontiers avoir de l’ambition. Pour la suite, il assume son envie de « continuer à pousser » et à faire entendre sa voix. « Je n’ai pas de plan de carrière. Ni de limites. Donc, tout est possible », résume-t-il. Quand il sera arrivé au bout de sa passion pour la politique, il se voit bien faire quelque chose de radicalement différent, dans le domaine du sport ou de la radio. Son modèle, ajoute-t-il étrangement, « c’est davantage Bernard Tapie que Valéry Giscard d’Estaing ». Difficile à cerner on vous dit.

Article à retrouver sur Le Monde.

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