« Damien Abad, adroit »

Partager l'article

Share on facebook
Share on linkedin
Share on twitter
Share on email

LIBÉRATION – Avenant, optimiste et habile, le député de l’Ain, à la tête du groupe LR et vice-président de la commission Covid, est une figure montante de la droite.

Il a rejoint en 2012 les bancs de droite à l’Assemblée nationale. En novembre 2019, il a sollicité et obtenu les suffrages de ses collègues. Il est depuis leur président. Aussi peut-on dire de Damien Abad, député Les Républicain (LR) de l’Ain, qu’il connaît bien sa boutique. Mais est-on jamais prêt à gérer, sur fond de pandémie, 104 parlementaires sevrés d’hémicycle et confinés aux quatre coins du pays ? «Priver un député d’Assemblée, c’est d’une violence inouïe, témoigne le chef du groupe LR, dans son bureau enfin retrouvé. Certains ont craqué. Ils étaient en souffrance, isolés, se sentant inutiles ou sans prise sur les événements. J’ai aussi dû gérer la mort d’un collègue, les passages de deux autres en réanimation et les familles au téléphone.»

Et lui ? «Je l’ai bien vécu», résume-t-il, patelin. Et l’on se souvient avoir vu, lors des points presse vidéo qu’il animait chaque semaine depuis son salon, le visage tranquille d’un Bouddha pointer derrière le parlementaire. D’autres effigies de l’Illuminé, apprend-on, ornent le logis : s’il ne pratique pas le bouddhisme, l’élu est séduit par «sa recherche de la plénitude et son côté optimiste». Il a quelques raisons de l’être. A droite, Abad est l’un des hommes du moment. Durant le confinement, ses interventions répétées en ont fait l’une des plus visibles figures de son camp. Il a pris début juin la vice-présidence de la commission d’enquête sur la gestion de l’épidémie. Tout cela, donc, après avoir décroché la tête du groupe LR, le précédent titulaire, Christian Jacob, étant devenu président du parti.

Son prédécesseur avait battu des records de longévité, lui est un champion de précocité : âgé de 39 ans au moment de son élection, le natif de Nîmes est le plus jeune à son poste sous la Ve République. Il est aussi l’un des seuls politiques de premier plan à être atteint d’un handicap moteur : maladie congénitale, l’arthrogrypose déforme et raidit les articulations, compliquant ou interdisant beaucoup de gestes de la vie quotidienne. Ce parcours, enfin, ressort d’autant mieux qu’il a pour décor les nombreux revers de son parti. «Depuis 2017, condense-t-il, ça s’est bien passé pour moi dans un moment collectif plus compliqué. J’ai perdu toutes les élections par procuration en les gagnant toutes sur mon nom.»

Bien qu’il soit allé se faire élire ailleurs, le député garde une trace d’accent nîmois. Ses parents se sont connus dans le Gard. Fils d’un mineur espagnol ayant fui Franco, le père y fait son service militaire : ce benjamin «parti de rien» deviendra directeur des ventes chez Perrier. «Il dansait sur les tables quand Mitterrand a gagné, puis il est devenu de droite», résume son fils. La mère, elle, suivait dans le Sud ses parents enseignants, dont un professeur de dessin «qui était à 8 h 05 au pied de l’urne pour voter Laguiller». Cette assistante sociale a, elle aussi, choisi l’autre bord.

C’est seulement à la naissance que le couple découvre le handicap de son premier enfant. «C’est une maladie très rare, explique l’intéressé. Elle peut toucher un membre, deux ou plus : moi, c’était les quatre. J’ai eu la chance qu’il s’agisse d’une forme non évolutive, et d’être opéré tôt par un grand professeur. Puis j’ai eu beaucoup de rééducation. D’autres que moi ne marchent pas.» Damien Abad se déplace, lentement. Durant notre entretien, on le verra aussi écrire un texto, déboucher et boire une petite bouteille d’eau. Pour les tâches les plus exigeantes, son assistant fonctionnel n’est jamais loin : «Il m’aide pour l’habillement, les lacets, pour couper la viande… Tout ce qui nécessite de la force.» Et s’il dit refuser «la condescendance et l’enfermement», sa visibilité en fait un repère «pour des gens en situation difficile» : «A ma permanence, je vois des trucs de fous, des gens qui pleurent, qui ont perdu leur enfant. Comme tous les députés, oui, mais avec un côté presque thaumaturge. On me dit : « Vous me remontez le moral, vous ne vous plaignez pas ».» Pas question, assure-t-il, de «revanche sur la vie» chez lui qui dit avoir «transcendé» son handicap par le sport. Et pas seulement comme spectateur, même s’il est l’un de ces rares politiques à n’être pas allé au bout de la série Baron noir, lui préférant de loin un match de foot. «Gamin, j’ai fait du foot, du ski, du karting. J’ai été classé en ping-pong et j’ai des coupes de cross», moyennant les adaptations imposées par son handicap : «J’avais mon parcours à moi, avec l’instit qui m’accompagnait, et je rejoignais les autres à la fin.»

Agenda oblige, il a levé le pied là-dessus et encore plus sur le reste : «En vacances, ça fait toujours chic de dire qu’on lit beaucoup. Les mecs qui racontent ça me gonflent ! Moi, je vais à la piscine, à la mer, je fais des barbecues. Sinon, même l’été devient quelque chose à rentabiliser.» Et ce serait peut-être la goutte de trop pour sa compagne, infirmière à Oyonnax, sans passion pour la politique : «Si je lui dis que demain j’arrête, elle ne sera pas malheureuse.»

Disons que ça n’est vraiment pas le programme. Tombé à droite «par goût de l’économie», à l’époque où il se voyait encore devenir prof de SES, Abad n’a pas l’ambition honteuse : «Je n’ai pas de plan de carrière, mais je n’ai pas de limite», crâne le député, ce dont atteste aussi son papillonnant CV. Entré en politique à l’UDF, passé au Nouveau Centre, puis à l’UMP, l’homme fut candidat aux législatives dans les Yvelines, élu municipal dans le Gard, eurodéputé, conseiller régional de Rhône-Alpes, président du conseil départemental de l’Ain, avant d’intégrer l’Assemblée nationale. Ses loyautés successives l’ont vu soutenir à la file Bayrou, Morin, Sarkozy, Le Maire, Fillon et Wauquiez. Le président du Nouveau Centre, notamment, en garde un cuisant souvenir : «Damien avait un énorme potentiel, se souvient Morin. J’ai tout fait pour qu’il soit éligible aux régionales, j’en ai sacrifié deux autres pour lui. Et un jour, Brice Hortefeux m’avertit : « Attention, ton poulain est en train de frapper à notre porte. » La trahison, c’est assez naturel en politique. Mais cette fois-là, j’ai vraiment eu de la peine.»

Il en fallait moins pour asseoir une réputation : jugé bosseur et avenant, le jeune talent traîne aussi l’image d’un opportuniste sans convictions, thématique dont la répétition à longueur de portraits commence à l’inquiéter. «J’ai changé d’hommes parce que les hommes ont changé ou quitté le navire, comme Le Maire quand il part chez Macron, se défend-il. Sur les convictions, aucun retournement de veste : je suis de droite modérée, libéral, et notamment sur le plan sociétal. Et puis, cela montre que je suis au cœur de la droite, à la croisée des chemins, compatible avec l’ensemble des familles. C’est aussi pour ça que j’ai été élu président de groupe.» Et puis, n’est-ce pas un mot du Bouddha ? «Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement.»

Les derniers actualités