REPORTAGE : « Député, un métier en terrain conquis pour Damien Abad »

Député Damien Abad sur le terrain

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Par Dominique Albertini pour Libération – 22 décembre 2020

Du visage d’Isabelle, il faut presque tout imaginer : une large mèche, des lunettes et un masque sombre mangent les traits de la visiteuse. Restent les manières modestes de l’ancienne conseillère commerciale qui, pour se qualifier, forme d’une petite voix les mots «persévérante» et «dynamique». A 61 ans, cette habitante d’Oyonnax (Ain) vit d’une pension alimentaire et d’allocations chômage. «La retraite, dit-elle, je n’y compte même pas : je n’ai travaillé que vingt ans. Je voudrais un emploi pour être sereine dans ma tête, heureuse. Mais aujourd’hui, il faut bac +2 pour faire mon travail. Et je ne peux pas prendre une formation longue : j’ai besoin de travailler très vite. C’est un cercle vicieux.»

 

De l’autre côté de la table, Damien Abad examine le CV de son interlocutrice. «Il faut qu’on soit très cash entre nous : je ne peux pas vous promettre un emploi, lâche le député Les Républicains (LR) de la 5e circonscription de l’Ain. Par contre, votre profil, on va le diffuser.» Et l’élu d’énumérer les entreprises qu’il se propose de contacter : «On peut faire passer le truc au Crédit agricole, on les connaît un peu. Groupama, je sais qu’il y a de l’activité, ça se tente aussi.» Et surtout, «si vous postulez dans le coin, tenez-nous au courant : on peut faire une recommandation. Faut garder espoir, ça va se décoincer».

Quidams en désarroi

Ce vendredi de décembre est jour de permanence pour le député – par ailleurs président du groupe LR à l’Assemblée. Comme chaque mois, une quinzaine de rendez-vous sont programmés dans sa permanence d’Oyonnax. Il y reçoit dans un petit bureau fermé, décoré de dessins d’enfants, à raison de vingt à trente minutes par entretien. «Tout le monde peut venir, ce qui n’est pas le cas partout, signale-t-il. On ne bloque que les fantaisistes et les demandes à répétition.» Pas d’autres filtres, jure-t-il, dans un format qui attire son lot «d’excités ou de révoltés», mais surtout, de quidams en désarroi et de malins en quête de piston.

Jean, entrepreneur, et son comptable Régis, ont une notion exacte de leurs besoins : «Avec 200 000 euros, on se lance.» Devant Abad, les deux hommes défendent leur projet, «une galette végétale protéinée qui remplace un plat de viande». Tout était prêt, mais le Covid a bouleversé leurs plans. «Ce serait parfait pour la restauration collective, mais les cuisines sont en sous-régime. Notre galette, ils n’en veulent pas», et l’entreprise, encore inactive, n’est pas éligible aux aides d’Etat. «Avec le plan d’aide de Wauquiez, il doit y avoir moyen…» réfléchit le député, qui contacte devant eux l’équipe du président (LR) d’Auvergne-Rhône-Alpes. Réponse immédiate de l’hôtel de région : «Oui, on fait ça. Puisque c’est toi, on va s’arranger. Ils n’ont qu’à appeler de ta part.» Affaire réglée.

Tout l’exercice, commente Abad, relève «d’abord de la mise en relation». Au fil de la matinée, l’élu jouera les entremetteurs auprès du département, de la direction académique ou encore d’une association d’entreprises pour défendre causes privées ou projets collectifs. «J’essaie au maximum de faire des appels en direct, ça va plus vite qu’un courrier, explique-t-il. Sur haut-parleur quand c’est possible : ça frappe.»L’homme se flatte de débloquer nombre de dossiers, ce qui lui vaudrait un «bouche-à-oreille favorable» et même des visiteurs extérieurs à sa circonscription. «Ils ne sont pas tous capables de me situer, mais ils savent que je suis député et que je me bouge.»

Permanence de Damien Abad dans l'Ain

Photo : Hugo Ribes

A ce jeu, reconnaît-il, tous les élus ne sont pas égaux. Avoir présidé le département de 2015 à 2017 soutient la notoriété du personnage et le résultat de ses démarches. Le successeur à ce poste, Jean Deguerry, est d’ailleurs son suppléant à l’Assemblée. Et le président des députés LR peut, on l’a vu, compter sur la bienveillance des équipes de Laurent Wauquiez. «Par rapport au député lambda, admet-il, j’ai ces leviers-là», qui relativisent les effets inverses de deux réformes : le non-cumul des mandats, qui a retiré aux parlementaires une partie de leur influence locale ; et la fin de la «réserve parlementaire», crédits accordés aux députés jusqu’en 2018 pour financer la vie locale.

«Crédibilité»

Jean-Pierre et Brigitte, responsables associatifs, veulent-ils un coup de pouce pour leur spectacle sur la vie d’un enfant du pays, le célèbre médecin Xavier Bichat (1771-1802) ? «On va vous aider», promet Abad, tout en regrettant de ne pouvoir mettre au pot. «C’est dommage, déplore-t-il plus tard, mais c’est vrai qu’il fallait mettre de l’ordre dans la réserve, car il y avait des abus. L’avantage, c’est que, quand vous financiez, vous étiez invité. Aujourd’hui, même si vous l’êtes, on ne vous donne plus la parole, donc ça limite la visibilité. Sans réserve, pour le jeune député qui arrive, c’est pas évident.»

Peuvent se sentir visés les nombreux députés de La République en marche sans grand ancrage local ni relais dans les exécutifs locaux. Le Covid y ajoutera ses effets, début 2021, en interdisant les cérémonies de vœux : «Normalement j’en fais une cinquantaine, soit un total de 10 000 personnes environ. Derrière, ça ramène toujours du monde dans les permanences», regrette Abad, qui les remplacera par une tournée des conseils municipaux.

L’élu, cependant, ne peut ou ne veut quantifier l’effet électoral de ses permanences : «Ces gens, je ne sais pas s’ils votent pour moi, mais faut pas calculer comme ça. C’est une question de crédibilité. D’ailleurs, même quand ça ne marche pas, il faut le dire : le pire, c’est le stand-by.» Patron d’un circuit de kart de Pont-d’Ain, Nils vient de poser sur la table la mise en demeure que lui adresse la mairie pour nuisances sonores : on le menace d’une amende, voire de fermeture. «Les autres circuits ont droit à 80 décibels», se désole-t-il. «Oui, mais vous, vous avez un bail standard, pas karting, avec une limite à 30, note Abad. Si vous allez au tribunal, vous allez vous faire planter. Il faut jouer la conciliation avec le maire. Pour lui, ça reste intéressant d’avoir un circuit.» Et justement, «je le vois tout à l’heure…» Député, un métier.

 

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